Wer die Schönheit angeschaut mit Augen

 Ist dem Tode schon anheim gegeben,

            Wird für keinen Dienst auf Erden taugen,

 

 

LA MORT A VENISE

 

und doch wird er vor dem Tode beben,

Wer die Schönheit angeschaut mit Augen.

                                 A. von Platen

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- I -

PREMIERES PAGES

Une lecture

COMMENTAIRE

TEXTE

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 [1] Dès les premiers mots de la 1ère phrase, est posé l'un des thèmes centraux du roman : le printemps associé à la menace - un thème que l'on retrouve dans d'autres oeuvres de Thomas Mann, comme, par exemple, dans Le Mirage -, parce que le printemps est la saison de cette folie à laquelle se réfère Wagner dans ses Maîtres Chanteur de Nuremberg sous le nom de "Wahn". Dès le second paragraphe, T.M. reprend du reste le premier élément de ce thème pour mettre l'accent sur l'illusion du "faux été"

 [2] Même s'il évoque immédiatement Wolfram von Eschenbach - le chantre de l'amour pur dans le Tannhäuser de Richard Wagner -, le nom Aschenbach, qui plus est renforcé par la particule "Von" (de), évoque phonétiquement Ansbach, la petite ville de franconnie (Haute Bavière) où naquit le poète August von Platen, dont la quête d'une beauté  formelle exigeante et rigoureuse forme en quelque sorte la charpente spirituel de Gustav von Aschenbach, dont le destin semble suivre, par ailleurs, les traces du très célèbre Sonnet Vénitien de Platen intitulé... TRISTAN und ISOLDE !

Quant au prénom du personnage, il renvoie à Gustav Mahler, dont une photographie parue dans la presse au lendemain de sa mort (conservée aux Thomas Mann Archiv), servit de modèle à Thomas Mann pour brosser le portrait d'Aschenbach.

 [3] Second thème à apparaître dès les premières lignes de La Mort à Venise, ce rapport oppositionnel  entre l'excitation nerveuse d'une part, l'épuisement de l'autre qui marque comme une fin de parcours (comme Hanno Buddenbrook incarnait l'ultime stade du déclin d'une famille), un crépuscule [4][5]dans lequel s'apprêtent à se fondre l'artiste et son oeuvre, ou peut-être l'artiste passé dans son oeuvre, devenu lui-même oeuvre - on songera à ce propos à la scène chez le coiffeur vénitien, où Aschenbach se laisse maquiller pour se donner l'illusion d'une jeunesse retrouvée.

   Par un après-midi de printemps [1] de cette année 19.. qui des mois durant sembla menacer [1] si gravement la paix de l'Europe, Gustav Aschenbach, ou d'Aschenbach [2] - depuis son cinquantième anniversaire il avait droit à la particule - était parti de son appartement de Prinzregentenstrasse à Munich, pour faire seul une assez longue promenade. Surexcité [3] par les difficultés de son travail du matin, auquel il lui fallait justement apporter une attention toujours en garde, une circonspection et des soins infinis, une volonté pressante et rigoureuse [3], l'écrivain n'avait pu, même après déjeuner, arrêter en lui l'élan du mécanisme créateur, de ce motus animi continuus par lequel Ciceron définit l'éloquence, et il n'avait pas trouvé dans la sieste le sommeil réparateur qui, la fatigue le prenant désormais toujours un peu plus vite [3], lui était devenu une quotidienne nécessité. Aussi avait-il aussitôt après le thé cherché le plein air, espérant que la promenade le remettrait d'aplomb et lui vaudrait une bonne soirée de travail.

On était au commencement de mai, et après les semaines d'un froid humide venait la surprise d'un faux été [1].  

 

 

- II -

RENCONTRES AVEC LE DIABLE

Une lecture

  [6] Troisième couple thématique : La mort associée à l'idée de voyage, de voyage solitaire - et de voyage vers le Sud, comme il se doit, car associé, chez T.M., à l'art, à l'évasion, voire à l'abandon, en opposition au Nord, associé au devoir, au commerce, à la rigueur du Devoir. Mais "Le Nord", c'est aussi "La Société", avec ses lois et ses contraintes - d'où, ici, [6b] l'isolement progressif su sujet.

 [7] Ainsi donc, l'apparition de l'homme est placé sous plusieurs signes : la solitude, l'introspection et la contemplation de monuments qui évoquent à la fois la mort, la fin du monde et la Vision - celle de St Jean, transcrite dans le livre de L'Apocalypse.

  [8] Le portait qui est ici brossé de l'inconnu constitue une sorte de motif, au sens musical du terme, qui se trouvera repris par la suite en s'approfondissant. En effet, cette première apparition, qui déclencle chez Aschenbach, tout à la fois la vision exotique de contrées lointaines nimbées d'une atmosphère tropicale (berceau du choléra) et une soudaine envie de voyage, voire d'évasion, - cette première rencontre pour ainsi dire dionysiaque trouvera un écho - par le biais de la teinte jaunâtre de son habit - dans la seconde rencontre qu'effectuera Aschenbach, lors que son voyage vers Venise, celle qui le confrontera avec un "vieux beau" homosexuel [8b]. Mais surtout, à travers le portrait de cet inconnu qui semble subitement surgir de nulle part, c'est en somme le diable qui est ici convoqué - un diable dont les cheveux roux trahissent l'identité, mais qui, dans l'univers de T.M. emprunte ses traits autant au Méphistophélès du Faust de Goethe, qu'à Dionysos par les sentiments qu'il inspire, voire au diable mis en scène par Dostoïevski sans ses Frères Karamazov, dont T.M. s'inspirera pour décrire la confrontation d'Adrian Leverkühn et du diable, dans son Dr Faustus.

 

  L' « Englischer Garten », quoiqu'il ne fît encore que se parer de feuilles tendres, sentait l'orage comme au mois d'août [1], et Aschenbach l'avait trouvé aux abords de la ville plein de voitures et de piétons. Au restaurant de l'Aumeister ou le conduisaient des allées de moins en moins fréquentées, Aschenbach avait un moment considéré l'animation populaire de la terrasse, au long de laquelle s'étaient arrêtes quelques fiacres et des équipages; au coucher du soleil [4] il était sorti du parc et revenait à travers la campagne; comme il se sentait fatigué et que l'orage menaçait [1] au-dessus de Fohring, il attendit au Cimetière du Nord le tramway [6]qui le ramènerait directement en ville.

Il se trouva qu'il n'y avait personne à la station ni aux alentours. Pas un véhicule sur la chaussée de Fohring ni dans la rue d'Unger [6b] , dont le pavé et les rails luisants se perdaient dans la solitude. Derrière les palissades des entrepreneurs de monuments funéraires, les croix, les pierres tombales et les mausolées faisaient comme un autre cimetière, inhabité celui-là; rien n'y bougeait, et en face, la chapelle, ou l'on bénit les morts, reposait en silence dans le reflet du jour à son déclin [4]. Sur sa façade décorée de croix grecques et d'images hiératiques aux couleurs claires, s'ordonnaient en lettres d'or des inscriptions symétriques, des paroles de l'Ecriture relatives à l'au-delà. « Ils entreront dans la maison de Dieu. » « Qu'ils reçoivent la lumière éternelle » et pendant ces minutes d'attente, Aschenbach avait trouvé une grave distraction à déchiffrer les formules; son regard errait sur elles, sa pensée s'abandonnait à leur transparente mystique, lorsque, sous le portique, au-dessus des deux bêtes de l'Apocalypse qui gardent le perron, la vue d'un homme étrange vint le tirer de sa rêverie et imprimer à ses pensées un tout autre cours [7].

S'il avait surgi de l'intérieur de la chapelle par la porte de bronze, ou si, venant du dehors, il avait sans qu'Aschenbach y prît garde gravi les marches, celui-ci ne savait. Il penchait plutôt, sans s'y appesantir, vers la première hypothèse. De stature moyenne, maigre, sans barbe, le nez extraordinairement camus, cet homme appartenait au type roux dont il avait le teint de lait et la peau tavelée. De toute évidence il n'était pas Bavarois : du moins un chapeau de Manille a grands bords droits lui donnait-il l'air d'être étranger, de venir de pays exotiques; par contre, le sac de montagne suspendu a ses épaules était bien celui que l'on voit en Bavière. Son costume de sport de ton jaunâtre semblait être en loden; du bras gauche appuyé à l'aine, il tenait un manteau de pluie gris, et à la main droite un bâton ferré fiché en terre, à la poignée duquel il s'appuyait de la hanche en croisant les pieds l'un sur l'autre. Sa tête dressée dégageait de la chemise ouverte un cou long et sec où venait s'accuser la pomme d'Adam; de ses yeux sans couleur, ombres de cils roux et barres verticalement de deux plis énergiques qui s'accordaient curieusement au nez retrousse, il fouillait l'horizon.[8].

Remonter

Un bras appuyé sur le bastingage, [Aschenbach] regarda sur le quai la foule désœuvrée qui flânait pour assister au départ du navire, puis les passagers embarqués. Ceux de seconde classe, hommes et femmes, étaient accroupis sur le pont avant, utilisant pour s'asseoir caisses et paquets. Sur le pont des premières, la société se composait d'un groupe de jeunes voyageurs, commis venant de Pola, à ce qu'il semblait, et qui s'étaient réunis dans la bonne humeur en vue d'une excursion en Italie. Ils étaient très satisfaits d'eux-mêmes et de leur entreprise, bavardaient, riaient, se délectaient complaisamment de leurs propres mimiques et, appuyés sur la rambarde, lançaient des railleries volubiles à leurs camarades qui, vaquant à leurs affaires le porte-documents sous le bras, longeaient la rue du Port en menaçant les joyeux drilles de leurs cannes. L'un d'eux, vêtu d'un costume d'été jaune clair du dernier cri, d'une cravate rouge et d'un panama audacieusement relevé, se faisait remarquer entre tous par sa voix croassante et sa jovialité. A peine cependant Aschenbach l'eut-il examiné plus précisément qu'il reconnut avec une sorte d'horreur que c’était là un faux jeune homme. Il était vieux, on ne pouvait en douter. Ses yeux et sa bouche étaient bordés de rides. Le cramoisi mat de ses joues était un maquillage [9], les cheveux bruns sous son chapeau de paille entouré d'un ruban de couleur, une perruque; son cou était décharné et fripé, sa petite moustache relevée et la mouche qu'il avait au menton, teintes; un dentier bon marché, la dentition jaune et impeccable qu'il montrait en souriant, et ses mains, ornées d’une chevalière aux deux index, étaient celles d'un vieillard. Avec un frisson de terreur, Aschenbach observa sa familiarité avec ses amis. Ne savaient-ils, ne remarquaient-ils pas qu'il était vieux, qu'il portait indûment leurs vêtements bigarrés de gandins, qu'indûment il feignait d'être un des leurs ? Très naturellement et par habitude, à ce qu'il semblait, ils le toléraient parmi eux, le traitaient comme un des leurs, et lui rendaient sans répulsion ses bourrades taquines. Comment était-ce possible? Aschenbach se couvrit le front de la main ferma ses yeux, qui étaient brûlants, car il avait trop peu dormi. Il lui semblait que tout ne suivait pas entièrement son cours ordinaire, qu'un mouvement de dérive vers l'irréel s’amorçait, que le monde virait à l'étrange, déformation qu'il parviendrait peut-être à enrayer s'il maintenait quelque peu visage dans l'obscurité pour regarder ensuite à nouveau tour de lui.

Remonter

 [9] Cette seconde rencontre, qui fait écho à celle de Munich, annonce à son tour l'épisode au cours duquel, un peu plus loin dans le texte, Aschenbach se laisse finalement convaincre par le coiffeur vénitien de se laisser teindre les cheveux et maquiller - une "transformation" qui parachève en quelque sorte son abandon à l'ivresse dionysiaque de la passion.

 

Extrait du Dr Faustus de Thomas Mann (Albin Michel) - LE DIABLE :

 Un homme de silhouette plutôt fuselée, bien moins grand que Sch., même plus petit que moi - un béret de sport tiré sur l'oreille, et de l'autre côté des cheveux roux au-dessus de la tempe ; des cils, eux aussi roux cernant des yeux rougis, un visage blafard, le nez arqué, un peu de guingois ; sur la chemise de tricot à raies en diagonale, une veste à carreaux aux manches trop courtes, d'où sortent des mains aux doigts grossiers ; une culotte indécemment collante et des chaussures jaunes éculées, indécrottables. Un Strizzi. Un Alphonse. Et la voix, les inflexions d'un acteur.

LA VISION d'ASCHENBACH, APRÈS SA PREMIÈRE RENCONTRE AVEC L'INCONNU, A MUNICH :

C'était une envie de voyager, rien de plus; mais à vrai dire une envie passionnée, le prenant en coup de foudre, et s'exaltant jusqu'à l'hallucination. Son désir se faisait visionnaire, son imagination, qui n'avait point encore reposé depuis le travail du matin, inventait une illustration à chacune des mille merveilles, des mille horreurs de la terre, que d'un coup elle tachait de se représenter : il voyait - il le voyait - un paysage, un marais des tropiques, sous un ciel lourd de vapeurs, moite, exubérant et monstrueux, une sorte de chaos primitif fait d’îles, de lagunes et de bras de rivière charriant du limon; d'une profusion de fougères luxuriantes, d'un abîme végétal de plantes grasses, gonflées, épanouies en fantastiques floraisons, il voyait d'un bout a l'autre de l'horizon surgir des palmiers aux troncs velus; il voyait des ar­bres aux difformités bizarres jeter en l'air des racines qui revenaient ensuite prendre terre, plonger dans l'ombre et l'éclat d'un océan aux flots glauques et figes, où, entre des fleurs flottant à la surface, blanches comme du lait et larges comme des jattes, des oiseaux exotiques au bec informe  se tenaient sur les bas-fonds, le cou rentre dans les ailes, l’oeil de côté et le regard immobile; il voyait étinceler les prunelles d'un tigre tapi entre les cannes noueuses d'un fourré de bambous - et il sentit son coeur battre plus fort, d'horreur et d'énigmatique désir. Puis la vision s'évanouit; et secouant la tête, Aschenbach reprit sa promenade au long de la palissade et des monuments funéraires.

 

Extrait du RÉCIT DU BANQUIER - Chapitre 6  - à propos du choléra

 

Depuis quelques années déjà le choléra asiatique tendait à se répandre, et on le voyait éclater en dehors de l'Inde avec, de plus en plus de violence. Engendrée par la chaleur dans le delta marécageux du Gange, avec les miasmes qu'exhale un monde d’îles encore tout près de la création, une jungle luxuriante et inhabitable, peuplée seulement de tigres tapis dans les fourrés de bambous, l'épidémie avait gagné tout l'Hindoustan où elle ne cessait de sévir avec une virulence inaccoutumée; puis elle s'était étendue a l'est, vers la Chine, à l'ouest, vers l'Afgha­nistan, la Perse, et, suivant la grande piste des cara­vanes, avait porte ses ravages jusqu'à Astrakan et même Moscou.. Mais tandis que l'Europe tremblait de voir le mal faire son entrée par cette porte, c'est avec des marchands syriens venus d'au-delà des mers qu'il avait pénétré, faisant son apparition simultanément dans plusieurs ports de la Méditerranée; sa présence s'était révélée à Toulon, à Malaga; on

l'avait plusieurs fois devinée a Palerme, et il semblait que la Calabre et l’Apulie fussent définitivement infectées.

 

 A l'époque où il écrivait La Mort à Venise, T.M. s'est plongé dans la lecture d'un gros ouvrage, Psyché, le culte de l'âme chez les Grecs et leur croyance à l'immortalité,dû à un ami de Nietzsche, Erwin Rohde.

 Les Thomas Mann Archiv ont conservé l'exemplaire personnel de l'écrivain, dans lequel de nombreux passages sont soulignés - et ceux-ci nous éclairent de bien des façons sur des pages entières de La Mort à Venise et de La Montagne Magique.

Extrait de Psyché (souligné par T.M. dans son exemplaire) :

Ce qui, à l'intelligence étudiant le passé, est le plus difficilement accessible dans la vie spirituelle des hommes et des peuples, ce n'est pas précisément l'extraordinaire, l'exceptionnel, l'anormal. Enfermés dans la conception traditionnelle trop étroite de l'hellénisme, nous ne voyons pas toujours clairement , mais à la réflexion nous nous rendons compte sans grand’peine au fond comment, dans la religion grecque à l'époque de son plus complet développement, la «folie », le dérangement momentané de l'équilibre psychique, l'état de subjugation de l'esprit conscient, de « possession », suivant le terme consacré, a pu prendre une grande importance comme phénomène religieux. Elle a exercé une action profonde dans la mantique et dans la télestique, cette folie « causée non par des maladies humaines, mais par une inspiration des dieux qui nous fait sortir de ce qui semble l'état normal ». Les effets en étaient si fréquents et si reconnus que non seulement des philosophes, mais même des médecins parlaient, comme d'une chose prouvée par l’expérience, de la réalité et de la puissance de cette folle religieuse, qu'il fallait distinguer tout à fait des maladies du corps. À proprement parler, la seule chose qui reste énigmatique pour nous, c'est que l’on ait fait rentrer cette « manie divine » dans le cours régulier de la vie religieuse; les sentiments et les expériences qui sont à sa base sont assez transparents pour nous, vu la fréquence de cas analogues. Si nous devons exprimer toute notre pensée, ce débordement de sentiments et tout ce qui s'y rattache nous est plus facile à comprendre que le pôle opposé de la vie religieuse grecque : le calme et l’abandon avec lesquels les coeurs et les regards s'élevaient vers les prototypes de toute vie, nous voulons dire les dieux, et vers leur sérénité qui brillait, immobile comme l'éther.

Mais comment cette excitation. excessive s'accordait-elle, dans le même peuple, avec des dispositions et des attitudes toujours tenues dans les bornes d'une juste mesure?

(trad. par A. Reymond, Payot, 1952)